
Jésus proclame la loi nouvelle. Elle n’abolit pas la Loi que Dieu avait donnée à son peuple pour qu’il l’assumât en toute liberté ; elle la perfectionne, mettant fortement l’accent sur les dispositions intimes : c’est dans le cœur de l’homme que se joue le jeu de sa fidélité à Dieu et de son ouverture aux autres.
Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens La loi nouvelle est d’allure plus difficile que la première. C’est à n’y rien comprendre. Saint Paul n’a-t-il pas affirmé que Jésus nous avait libérés de la Loi pour nous faire entrer dans le régime de la foi, donc de l’amour (cf. Rm, 7-8) ? Pourtant, ici, Jésus est clair : il n’est pas venu abolir, mais accomplir la Loi. Or il semblerait qu’accomplir, ce soit dépasser en exigence : la loi de Dieu énoncée par Jésus transcende infiniment toutes les règles juridiques, tous les interdits, toutes les obligations, tous les rites, tous les pieux usages de la tradition. Le paradoxe, c’est donc que Jésus nous libère de la Loi en en accroissant infiniment la difficulté. « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. » Ainsi le christianisme n’est-il pas affaiblissement de la Loi, mais révélation de sa suprême exigence. Par exemple : « Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. »
On ne peut pas prétendre être bon chrétien, c’est-à-dire bon disciple du Christ, si l’on ne va pas au bout de la logique de la Loi, qui est d’aimer. C’est ainsi que Benoît XVI notait : « La foi, c’est regarder le Christ, s’en remettre au Christ, s’attacher au Christ, se conformer au Christ, à sa vie. Et la forme, la vie du Christ, c’est l’amour. » Cette loi surhumaine, cette loi divine, c’est la loi de la suprême liberté, celle du Christ lui-même. Et la foi au Christ ressuscité nous permet d’adhérer à cette loi d’amour non en pensée mais en actes. Car choisir le Christ par la pensée ou les paroles, sans vivre de son amour, est un non-sens.
Que veut dire Jésus, quand il dit qu’il est venu accomplir la Loi et les Prophètes ?
Jésus veut dire très exactement ce qu’il dit, c’est-à-dire que dans sa vie, et jusqu’au don de la plus grande
preuve d’amour, il a accompli tous les commandements et les préceptes de la Loi et des Prophètes, en les portant à leur perfection.
Cela change qu’il n’y a plus dix commandements et une multitude de préceptes qui obligent à faire des choses et qui interdisent d’en faire d’autres : il n’y a plus qu’une seule loi de liberté, un seul commandement d’amour, que Jésus a formulé ainsi : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (cf. Jn 13, 34).
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La mesure d’aimer
Jésus nous fait valoir ici l’amour scrupuleux de la lettre, de ce iota qui ne doit pas disparaître. Il y va de la vérité de l’amour. Le chrétien n’est pas un hors-la-loi… Il ne s’agit pas de se conformer vaguement à l’esprit de la Loi, il s’agit d’appliquer les commandements. Nous ne sommes pas des grossistes en christianisme, des entrepreneurs en charité qui seraient dispensés du détail, qui pourraient aimer en vrac ou à la cantonade laissant à d’autres le fignolage. Hélas, tant d’entre nous sont chrétiens… en gros. En gros ils aiment bien le bon Dieu, grosso modo ils sont plutôt du parti de Jésus. Mais qu’est-ce que cette religion de l’à-peu-près, comment pourrait-elle être la religion de l’amour ? Interrogez plutôt les amoureux. Avez-vous déjà entendu une fiancée dire à son fiancé : « Tu sais, mon chéri, je t’aime, en gros… » Non ! L’attention amoureuse au détail est dans la logique même de l’amour, car selon la formule augustinienne reprise par saint Bernard, « la mesure d’aimer, c’est d’aimer sans mesure ».
La ruse du diable
Alors si nous voulons rentrer dans la religion de l’amour, ne prétendons pas nous dispenser ne serait-ce que d’un iota de la loi en disant trop vite que, de toute façon, les lectures de ce dimanche sont hors de portée. Ce n’est pas la moindre ruse du diable que de nous faire paraître la vertu trop pesante, l’Évangile, excessif, le christianisme, impraticable. Depuis l’origine, Satan s’acharne à nous faire trouver Dieu… inhumain. Mais, précisément, nous croyons en un Dieu qui s’est fait homme dans le sein de la Vierge Marie. Et c’est vers elle plutôt qu’il nous faut tourner nos regards. Elle interroge : « Comment cela va
t-il se faire ? » Et elle reçoit la réponse : « Ne crains [rien], […] l’Esprit du Seigneur viendra sur toi, […] rien n’est impossible à Dieu. »
cf. Père Guillaume de Menthière
