Orantes
Présence contemplative au cœur du monde
Rien n’est bon comme le détachement de soi-même, rien n’est déplorable comme la paresse spirituelle, j’en sais quelque chose---------Offrez-vous tous les matins et ne vous reprenez pas dans la journée---P. François Picard///////Il y a toujours à supporter, et tout le monde fait supporter. Il faut savoir se supporter mutuellement avec beaucoup de bonté, de patience, mais en même temps d'austérité de langage, avec l'affection des personnes données à Dieu---------- Je voudrai que pour nous prière et acte d’amour fussent synonymes----Mère Isabelle

Transfert des dépouilles de nos Fondateurs des OrA à Auteuil

Homélie du P. Benoit Bigard lors du transfert des dépouilles des fondateurs des Orantes de l’Assomption à Auteuil, le 27 décembre 2019 :

P. François Picard (1831-1903) décédé à 72 ans
M. Isabelle-Marie de Gethsémani (1849-1921) décédée à 72 ans

Les disciples ont dépassé le maître, au moins sur un point, celui des pérégrinations post-mortem… En effet le père d’Alzon aura connu trois lieu de sépulture : Cimetière Saint Baudile à Nîmes (1880-1892)- Chapelle du 1er Collège de Nîmes (1892-1942) – Chapelle des Oblates, rue Séguier (1942 à aujourd’hui)… Alors que son fils spirituel, le P. Picard, en est déjà à son quatrième lieu de sépulture 1903 – Campo Verano, à Sceaux en 1952, à Bonnelles en 1971, à Auteuil en 2019. Et de même pour Mère Isabelle-Marie : Caveau familial à Passy en 1921, puis Sceaux en 1949, Bonnelles en 1971 (48 années) et Auteuil en 2019

Une autre différence importante, c’est que le Père d’Alzon a toujours refusé de quitter Nîmes et de s’installer à Paris, même après sa mort semble-t-il puisque ses différentes sépultures ont toujours été nîmoises alors que le P. Picard et Mère Isabelle n’ont pas hésité à changer de ville de résidence, et même de pays, de leur vivant et de leur mort…

Évidemment beaucoup me diront que tout ceci confirme la définition farfelue de certain vieux Larousse concernant les assomptionnistes : les qualifiant d’espèces de Jésuites des campagnes qui voyagent beaucoup…

Trêve de plaisanterie, la célébration de ce jour est significative à plus d’un titre et nous renvoie directement à notre mission commune comme famille de l’Assomption au service de l’Évangile, une mission que l’on retrouve bien dans l’épitre aux Colossiens (3,12-17) que nous venons de lire :

Être des hommes et des femmes de communion (« Revêtez votre cœur de tendresse et de bonté, d’humilité, de douceur, de patience.  Supportez-vous mutuellement »)

Être des hommes et des femmes de réconciliation (« Pardonnez si vous avez des reproches à vous faire… Par-dessus tout cela, qu’il y ait l’amour : c’est lui qui fait l’unité dans la perfection »)

Être des hommes et des femmes zélés pour l’annonce de l’Évangile (« instruisez-vous et reprenez-vous les uns les autres avec une vraie sagesse ; Vivez dans l’action de grâce »)

Être des hommes et des femmes de communion (unité)

« Revêtez votre cœur de tendresse et de bonté, d’humilité, de douceur, de patience.  Supportez-vous mutuellement » Col 3,12-13

J’ai bien apprécié les quelques échanges de correspondance, publiés dans le dernier bulletin des Sœurs Orantes, entre sœur Anne, supérieure générale des Orantes et sœur Martine, précédente supérieure générale des Religieuses de l’Assomption. Correspondance qui évoque le long chemin parcouru pour préparer cette inhumation à Auteuil du Père Picard et de Mère Isabelle. Leur correspondance évoque d’abord certains liens de soutien mutuel entre les différentes branches de la famille de l’Assomption, depuis la fondation mais aussi tout au long de l’histoire…

Il serait trop long de tous les citer, mais comment ne pas évoquer ici les 40 années d’amitiés et de soutien spirituel entre le P. Picard et mère Marie-Eugénie. Le long parcours d’Isabelle de Clermont Tonnerre à Auteuil et surtout à Cannes auprès des Religieuses de l’Assomption et le soutien indéfectible de nos grandes sœurs : en ressources humaines et  financières pour les débuts très fragiles des différentes branches de la famille de l’Assomption, et notamment des Orantes. Mais plus encore – comme le dit bien sœur Martine Tapsoba- au-delà du passé ce nouvel espace commun de sépulture de  plusieurs de nos fondateurs et fondatrices  est « l’occasion de vivre, en Assomption, une plus grande communion intercongrégation, et d’intensifier nos relations fraternelles d’origine, approfondies à travers les années. »

Être témoin de communion, d’unité, de complémentarité dans la différence, de valorisation même de la richesse de nos différences ce n’est pas qu’une affaire de la petite famille de l’Assomption. C’est un travail au cœur de la vie chrétienne, au cœur de la vie de nos sociétés et ceci de plus en plus… Alors que de nombreux peuples veulent se replier sur eux-mêmes, fermer la porte aux autres, refuser le dialogue et le droit à la différence, etc., la vie religieuse et en particulier notre petite famille de l’Assomption doit être toujours plus témoin d’une fraternité au-delà des frontières, au-delà des différences interculturelles, au-delà des clivages hommes-femmes, au-delà des oppositions entre les différentes traditions spirituelles, au-delà de tout ce qui peut mettre à mal l’unité fondamentale des êtres humains tous enfants d’un même Père…. À la mesure de notre petite famille religieuse il s’agit d’être une petite parabole du Royaume, qui dit quelque chose de ce à quoi nous sommes tous appelés.

Être des hommes et des femmes de réconciliation

« Pardonnez si vous avez des reproches à vous faire… Par-dessus tout cela, qu’il y ait l’amour : c’est lui qui fait l’unité dans la perfection » Col 3,13-14

Notre famille religieuse est née il y a 180 ans, et cela nous donne un grand avantage sur des fondations plus jeunes : nous avons, en effet, acquis une certaine sagesse liée à la maturité. Toutes les jeunes fondations ont leur crise de croissance, et ces temps derniers, l’actualité des crises dans l’Église confirme de façon effrayante que quasiment toutes les communautés plus ou moins nouvelles souffrent des défauts de leur jeunesse, avec des phénomènes d’emprises, d’auto-référencement, de manque de médiations institutionalisées… Alors oui, dans notre famille religieuse nous avons également eu nos crises de croissances, nos frottements, nos conflits… Mais notre grande chance, c’est qu’avec le recul de l’histoire nous avons pu d’abord les regarder et les relire avec lucidité, nous avons pu les dépasser et en tirer les leçons avec notamment des institutions solides et sages qui permettent de mieux faire face aux différentes situations qui peuvent se présenter. Je pense, par exemple, au beau colloque de 2004 sur les origines de la famille de l’Assomption, avec une franche relecture de notre histoire commune…

J’aime beaucoup notre pape François dont les propos viennent souvent fortifier nos propres intuitions.  (Exemple de Québec et du questionnement de notre entourage sur notre capacité à faire communauté malgré nos différences d’âge, d’origine, de sensibilité, de caractère). Depuis des années en effet, j’aime partager que le témoignage que nous pouvons apporter au monde ce n’est pas celui de communautés parfaites où tout le monde serait gentil, parfait sans problème… Sans quoi nous serions des communautés hors du monde, de gens parfaits, sans intérêt pour notre entourage… Au contraire, le témoignage à apporter est celui de communautés où l’on sait dépasser les conflits, se réconcilier, continuer le chemin ensemble même si l’on n’a pas la même sensibilité où les mêmes idées et cela, je crois, peut devenir intéressant pour notre entourage : chacun étant affronté, en famille, au travail, avec ses amis… à ses propres conflits, ses propres difficultés relationnelles, ses propres déceptions…, pourrait alors peut-être se laisser inspirer par ces frères et ces sœurs qui poursuivent la route, se remettent en marche, se pardonnent, se soutiennent mutuellement malgré toutes leurs limites et leurs propres défauts…

Le Pape François dit cela en exprimant qu’une communauté sans conflit ce n’est pas normal (sous-entendu qu’il y a par exemple un autoritarisme qui empêche les individualités de s’exprimer), « La fraternité religieuse, poursuit le pape, même avec toutes les différences possibles, est une expérience d’amour qui dépasse les conflits. Les conflits communautaires sont inévitables : en un certain sens, ils doivent exister, si la communauté vit vraiment des rapports sincères et loyaux… L’important consiste à savoir caresser le conflit et à traiter les frères  avec une tendresse eucharistique… La tendresse nous fait du bien. La tendresse eucharistique ne cache pas le conflit, mais aide à l’affronter en hommes. »

(cf. Entretien du pape François avec les Supérieurs généraux, novembre 2014)

Je crois que dans notre famille religieuse nous avons su dépasser les conflits liés à notre histoire… Ce lieu de prière commun, aux pieds de nos fondateur et fondatrices, qui se sont aussi frottés un peu parfois, peut certainement être un lieu privilégié pour nous apprendre la tendresse eucharistique entre nos différentes congrégations de l’Assomption. Nous avons déjà parcouru un beau chemin en ce sens, mais il nous faut poursuivre encore la route de la bienveillance mutuelle, des relations à revitaliser, des pardons à donner et à recevoir…

Être des hommes et des femmes zélés pour l’annonce de l’Évangile

« Vivez dans l’action de grâce… Instruisez-vous et reprenez-vous les uns les autres avec une vraie sagesse » Col 3,15-16

J’essaierai d’être plus bref, sur ce troisième aspect… Mais vous savez bien que nos fondateurs ne voulaient pas que nous passions notre temps à nous regarder le nombril… Le père d’Alzon ne voulait pas de religieux ou religieuses ne recherchant que leur confort spirituel, avec leur petite chaufferette à l’Église pour ne pas avoir froid aux pieds… Même la branche contemplative, priante, orante, de notre famille religieuse n’a pas été voulue exclusivement abimée dans la prière mais avec les deux pieds de la contemplation et du zèle apostolique : « Une vie contemplative au cœur du monde »…

Puisque cette maison d’Auteuil devient aujourd’hui, plus que jamais, un lieu intercongrégationnel, je pense que le germe de nos fondateurs posé en terre  peut produire d’excellents fruits pour renouveler le zèle apostolique de chacune de nos congrégations, si nous acceptons de nous enrichir mutuellement encore plus les uns les autres : Certaines de nos sœurs sont en avance sur l’interculturalité et l’internationalité pourquoi ne pas y puiser ?… D’autres s’engagent dans la transition écologique et dans la mouvance Laudato Si, nous laissons-nous interpeller ? Certains et certaines tiennent le flambeau de la spiritualité Augustinienne et publient régulièrement en ce domaine allons-nous puiser à cette source ? Certaines ont travaillé merveilleusement la question d’un charisme porté avec des laïcs dans nos œuvres, nous en inspirons-nous ? … Je pourrais multiplier les exemples contemporains des nouveaux chantiers apostoliques où nous pourrions nous instruire les uns les autres avec une vraie sagesse… et laisser l’Esprit de Dieu agir à travers nous avec plus de zèle apostolique….

Merci donc pour ce geste prophétique que nous vivons aujourd’hui, né de circonstances non choisies, mais peut-être portées par le souffle de l’Esprit. Il nous invite à être encore plus

Des hommes et des femmes de communion, petite parabole du Royaume

Des hommes et des femmes de réconciliation, sachant caresser les conflits avec tendresse

Des hommes et des femmes zélés pour l’annonce de l’Évangile en nous enrichissant toujours plus de nos différences

Homélie du P. Benoît Bigard, 27 décembre 2019

Quelques pensées du Père Picard