Orantes
Présence contemplative au cœur du monde
Rien n’est bon comme le détachement de soi-même, rien n’est déplorable comme la paresse spirituelle, j’en sais quelque chose---------Offrez-vous tous les matins et ne vous reprenez pas dans la journée---P. François Picard///////Il y a toujours à supporter, et tout le monde fait supporter. Il faut savoir se supporter mutuellement avec beaucoup de bonté, de patience, mais en même temps d'austérité de langage, avec l'affection des personnes données à Dieu---------- Je voudrai que pour nous prière et acte d’amour fussent synonymes----Mère Isabelle

Intelligence artificielle et sagesse du cœur

A l’occasion de la fête liturgique de saint François de Sales, patron des journalistes et des communicateurs, le pape François a publié le message pour la 58e Journée mondiale des communications sociales (JMCS).  Elle sera célébrée cette année, dans de nombreux pays, le 12 mai prochain: Intelligence artificielle et sagesse du cœur : pour une communication pleinement humaine

Intelligence artificielle

Le Saint-Père rappelle le thème très actuel de l’intelligence artificielle – sur lequel il s’est déjà exprimé en début d’année dans son message pour la Journée mondiale de la paix – pour proposer une réflexion sur « un changement qui concerne tout le monde, et pas seulement les professionnels », suscitant “enthousiasme et désorientation” et posant inévitablement des questions fondamentales :

« Qu’est-ce que l’homme, quelle est sa spécificité et quel sera l’avenir de notre espèce, l’homo sapiens, à l’ère des intelligences artificielles ? Comment rester pleinement humain et orienter positivement la transformation culturelle en cours ? »

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À partir du cœur

Citant le théologien et écrivain italien Romano Guardini qui, dans ses « Lettres du lac de Côme », affirme : « Il est vrai que nous sommes confrontés à des problèmes de nature technique, scientifique et politique ; mais ils ne peuvent être résolus si nous ne partons pas de l’homme », le pape indique la démarche de réflexion qui « ne peut partir que du cœur humain », car « ce n’est qu’en nous dotant d’un regard spirituel, en retrouvant une sagesse du cœur, que nous pourrons lire et interpréter la nouveauté de notre temps et redécouvrir le chemin d’une communication pleinement humaine ».

Dans la continuité des thèmes des Journées précédentes – « écouter avec l’oreille du cœur » et « parler avec le cœur » – il a ensuite rappelé la signification biblique du cœur « siège de la liberté et des décisions les plus importantes de la vie », « symbole d’intégrité, d’unité » et « surtout lieu intérieur de la rencontre avec Dieu » et donc de la sagesse du cœur : « cette vertu qui nous permet de tisser ensemble le tout et les parties, les décisions et leurs conséquences, les hauteurs et les fragilités, le passé et l’avenir, le je et le nous ».

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Opportunité et danger

En ramenant le concept de sagesse dans le monde technologique, il déclare sans détours :  « Nous ne pouvons pas prétendre cette sagesse à partir des machines » et, tout en reconnaissant la « capacité immensément plus grande que l’homme de stocker des données et de les associer entre elles », il observe que le mot « intelligence » est trompeur et que, plutôt que d’exiger des machines qu’elles semblent humaines, il faut « réveiller l’homme de l’hypnose dans laquelle il tombe en raison de son délire de toute-puissance, se croyant un sujet totalement autonome et autoréférentiel, séparé de tout lien social et oublieux de sa créaturalité ».

C’est donc le cœur qui fait la différence dans l’utilisation des technologies et des systèmes : « selon l’orientation du cœur. Tout ce qui est entre les mains de l’homme devient opportunité ou menace. Son corps même, créé pour être un lieu de communication et de communion, peut devenir un moyen d’agression. De même, toute extension technique de l’homme peut être un instrument de service aimant ou de domination hostile ».

Il rappelle ensuite les problèmes liés à la désinformation – des fake news, aux deep fakes, à la création et à la diffusion de fausses images qui semblent parfaitement plausibles, dont il a lui-même fait l’objet, à d’autres altérations et simulations de la réalité – et, tout en reconnaissant les progrès de la nouvelle frontière de l’intelligence générative il met en garde contre les risques et les pathologies possibles et contre l’importance de « comprendre, connaître et réguler des outils qui, entre de mauvaises mains, pourraient ouvrir des scénarios négatifs », car « comme tout ce qui est sorti de l’esprit et de la main de l’homme, des algorithmes, eux aussi, ne sont pas neutres ».

Il rappelle donc la nécessité d’agir de manière préventive et de mettre en place une régulation éthique – pour laquelle il réitère son appel à la communauté internationale – afin « de limiter les implications néfastes et discriminatoires, socialement injustes, des systèmes d’intelligence artificielle et de contrer leur utilisation dans la réduction du pluralisme, la polarisation de l’opinion publique ou la construction d’une pensée unique ».

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Grandir en humanité

« Nous sommes appelés à grandir ensemble, en humanité et comme humanité » : c’est un « saut qualitatif », le défi que le Pape identifie pour être à la hauteur d’une « société complexe, multiethnique, pluraliste, multireligieuse et multiculturelle ». Face aux grandes possibilités de bien liées à l’intelligence artificielle, il y a en effet le risque d’une « datatisation » des personnes et de la réalité, réduites à des calculs statistiques.

« La révolution numérique peut nous rendre plus libres », mais elle peut aussi nous rendre prisonniers de chambres d’écho, qui répercutent les opinions et les intérêts de chacun. « Il n’est pas acceptable que l’utilisation de l’intelligence artificielle conduise à une pensée anonyme, à un assemblage de données non certifiées, à une déresponsabilisation éditoriale collective” est le cri de François, qui voit le risque d’endommager l’humanité elle-même, avec des informations séparées de la relation existentielle, qui « implique le corps, l’être dans la réalité ; elle demande de mettre en relation non seulement des données, mais des expériences ; elle exige le visage, le regard, la compassion ainsi que le partage ».

Il ne manque pas de tourner ses pensées vers les conflits mondiaux et la « guerre parallèle » à travers les campagnes de désinformation, et vers les reporters qui sont blessés ou meurent sur le terrain pour documenter ce qu’ils voient, « parce que c’est seulement en touchant la souffrance des enfants, des femmes et des hommes que nous pouvons comprendre l’absurdité des guerres ».

Le message de la 55e JMCS me vient à l’esprit : « Venez et voyez » (Jean 1:46). Communiquer en rencontrant les gens là où ils sont et comme ils sont – dans lequel il a exhorté à un « journalisme de terrain », dont l’intelligence artificielle peut apporter une contribution positive aujourd’hui, seulement si « elle accompagne le journaliste sans l’anéantir, en renforçant son professionnalisme et en lui donnant les moyens de sa capacité critique.

Des questions pour aujourd’hui et pour demain

Enfin, le pape François laisse quelques questions, qui sont aussi spontanées qu’elles sont des indicateurs de véritables questions critiques soulevées dans les différents domaines professionnels liés à la communication, à l’information, à l’édition, à la documentation et à la transmission des connaissances et à la libre expression de la pensée – Comment pouvons-nous éviter que les sources soient réduites à une pensée unique, élaborée de manière algorithmique ? Et comment, d’autre part, promouvoir un environnement qui préserve le pluralisme et représente la complexité de la réalité ?  – mais aussi des enjeux économiques non négligeables : comment rendre durable cet outil puissant, coûteux et extrêmement énergivore ? Comment le rendre accessible également aux pays en développement ?

« La réponse n’est pas écrite, elle dépend de nous. C’est à l’homme de décider s’il veut devenir la nourriture des algorithmes ou nourrir son propre cœur avec la liberté, sans laquelle on ne grandit pas en sagesse », a conclu le pape, en faisant appel à la responsabilité humaine et au libre exercice de ses facultés pour « nourrir » le cœur. »